histoire de famille

Une de nos promenades favorites est le chemin de halage le long du Blavet. A pied, à vélo, en toutes saisons.
On part souvent de l’ancienne et minuscule station de vacances, Saint-Nicolas, lovée dans une boucle de la rivière, qui a gardé son esthétique des années soixante.

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De cette époque, subsistent le nom « Allée des estivants », et un hôtel, aujourd’hui démesurément grand, censé les accueillir, et sans doute aussi, dévoué aux repas de famille d’il y a très longtemps : communions, mariages, noces d’or, repas de pardon. Bien qu’une partie de ses dépendances soient assez délabrées, la façade est “dans son jus”, mais tout à fait accueillante. Et c’est toujours ouvert à partir du mois d’avril. De retour de nos longues balades à vélo, on y prend souvent un café, face au pont, sur sa terrasse colorée avec ses parasols de “réclames”.

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Il y a six ans, environ à deux kilomètres du village, nous avions remarqué une belle oie, blanche et grasse, qui se tenait, de temps en temps, sur l’autre rive, face à l’embranchement du sentier qui monte vers La chapelle de Saint-Nicodème.

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On l’admirait, la guettait, se demandait si elle s’était échappée d’une ferme de la colline surplombant le coude de la rivière. Les mois passant, elle restait là, semblait avoir établi son séjour dans la prairie humide qui descend jusqu’à l’eau. Elle était devenue, pour nous, comme le but, ou du moins, une étape, de la promenade, avec, pourtant, chaque fois, une petite inquiétude au fond de nous. Ne risquait-elle pas d’être la cible d’un chasseur (il y en a beaucoup) qui en ferait son déjeuner de Noël ? Mais non, elle était là, toujours et encore. Mystérieuse puisqu’elle semblait vraiment habiter les berges d’où elle tirait sa nourriture.

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On sait que les oies peuvent être gavées, mais celle-ci, malgré sa vie forcément frugale (petites pousses, escargots, vermisseaux ?) était aussi bien ronde, très propre, majestueuse sur l’eau quand elle glissait dans le courant, se prenant presque pour un cygne. Elégante et solitaire, elle filait, entre les reflets de l’eau et le long des saules.

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Nous la vîmes ainsi pendant deux ans, toujours dans le même endroit, son territoire ne dépassant pas cent mètres le long de la rivière. D’où était-elle venue ? Savait-elle voler ? Repartirait-elle un jour ? Elle allait, toujours silencieuse, n’ayant pas de compagnon avec qui batifoler. Peut-être une princesse, victime d’un sort, échappée d’un conte ? Peut-être, fatiguée de voler vers des cieux plus cléments, s’était-elle posée pour souffler un peu ? Et les autres avaient poursuivi, sans regarder en arrière. En tout cas, elle était devenue la légende de Saint-Nicolas, l’oie qui s’était arrêtée là, un jour, pour n’en plus partir.
Mais à quoi ce type d’animal peut-il bien occuper ses journées ?

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Chercher sa subsistance et l’extraire de la terre vaseuse du bord de l’eau ? On la voyait parfois, au loin, parmi les herbes de la prairie, comme un chat profitant du soleil ou, active, ses larges pattes s’appliquant un peu gauchement sur la boue qui semblait vouloir l’aspirer.

Mais c’était dans l’eau, bien sûr, qu’elle manifestait toute sa grâce, se laissant glisser, doucement emportée par le courant ou ramant énergiquement dans l’autre sens pour retrouver un coin moins escarpé, facilitant sa remontée sur la berge.

Trois ans plus tard, un jour, Philippe avait fait, seul, un grand tour de vélo et était revenu avec une extraordinaire nouvelle, l’oie avait un amoureux !

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Oui, un jars aux plumes lisses et grises, pas mal du tout de sa personne, plein d’énergie, avec lequel elle donnait l’impression de bien s’amuser à faire des galipettes dans l’eau. C’était à qui plongerait le plus rapidement pour attraper de minuscules bestioles dont ils se régalaient.
Avait-il survolé le Blavet et aperçu la silhouette blanche de sa future compagne ? S’était-il arrêté pour un moment et avait-il été conquis par la perspective d’une vie en couple dans un lieu protégé ? Toujours est-il qu’il ne repartit pas et s’installa auprès d’elle. On les voyait tantôt dans la prairie, à picorer de petits vers, tantôt paressant sur les bords de la rivière, tantôt filant gracieusement sur l’eau. Et personne, jamais, ne les perturbait. Le coup de foudre s’était transformé en paisible tendresse. Ils s’installaient dans de tranquilles habitudes.

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Une année encore passa, tout un hiver sans que nous ayons l’occasion de marcher par là. Nous fîmes d’autres promenades.
Et, au printemps, cédant à l’envie de connaître la suite de leur histoire, nous reprîmes le chemin de Saint-Nicolas. Nous avancions vers « le coin de l’oie, devenu le coin des oies », et nous aperçûmes, de loin, le couple. D’abord taches blanches et grises entre la lumière et les ombres des feuillages. On distinguait mal les gros oiseaux qui semblaient se multiplier dans les reflets verts et dorés du bord de l’eau. Et c’est seulement quand nous nous fûmes rapprochés, que nous comprîmes qu’ils n’étaient pas deux, mais dix.

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Tout une petite famille les entourait désormais. Et tout ça piaillait, caquetait, se bousculait, dansait, sautait sur les rives et dans l’eau.
Ils grandirent vite, ou nous n’eûmes pas l’occasion de suivre de près la métamorphose, mais l’été suivant on distinguait mal les parents de leur progéniture. On ne savait plus qui était qui et on s’en moquait.
Ils occupaient toujours le même territoire et la vie à dix s’organisait entre siestes dans les trous moelleux et humides sous les saules, courses dans les prairies grasses, et glissades et pêche sur l’eau.

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Un jour (et pourquoi si tard ? On ne le saura pas) on se dit qu’au lieu de jeter tous les petits restes de pain, on pourrait les donner aux oies. Apparemment elles n’avaient pas l’habitude de ce genre de nourriture car, la première fois, elles laissèrent filer dans le courant les croûtons qu’on avait pris soin de balancer en les avertissant avec force cris et signes que cela pourrait les intéresser.
Bon, les carpes en profiteraient, ou les grenouilles ? Ou les ragondins, s’il y en avait.

On tenta à nouveau l’expérience, l’une d’elles daigna nous prêter attention, se détachant du groupe familial qui nous ignorait toujours, malgré nos gestes et nos appels. Elle tourna vers nous son long cou, sembla se demander si cela valait la peine et finalement, se décida à saisir un croûton dans son bec. Après tout, on ne risquait rien à essayer.
Comme quoi, malgré les théories sur l’égalité et l’éducation, il y a vraiment des individus qui se singularisent du groupe, car ils sont plus d’audace ? De curiosité ? D’initiative ? Et on verra bientôt, qu’il en est de même chez les chats, et sans doute chez les chiens, et sans doute chez la plupart des animaux.

Donc nous étions là, avec nos appétissants croûtons, et l’oie, blanche, que nous avons nommée Osetou les attrapait dans son bec, semblait les mordiller (bien que sans dents), les avalait et en redemandait.

Bien sûr, les autres l’imitèrent et, cette fois, se précipitèrent vers les petits morceaux de pain qui flottaient dans le courant.Très vite, ce fut la bousculade, le chahut. Certaines pinçaient les autres, tentant de leur arracher la friandise convoitée ou aperçue la première, d’autres n’hésitaient pas à voler, littéralement, dans les plumes de leur mère, de leur soeur ou de leur frère, (on ne faisait plus la différence depuis longtemps) pour attraper le pain délicieusement ramolli. On ne reconnaissait plus personne.

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Et ça criait, on aurait dit les oies du Capitole.
Mais non, personne ne risquait rien, nulle attaque ne se profilait, l’horizon était désert et calme.
Il n’ y avait que nous, nous et cette joyeuse famille qui s’arrachait le pain du bec.
On renouvela l’expérience en essayant d’être équitable, on ne jetait plus le pain n’importe comment. On tentait de faciliter la tâche au plus faible, au plus lent, au moins dégourdi, au plus empoté. Pourtant, malgré nos bonnes intentions pour remédier aux inégalités de la nature, il y en avait, toujours et encore, un ou une plus habile, plus rusé, plus rapide, plus tenace qui arrivait à toute allure pour rafler le pain de la bouche de son voisin, quel que fût leur lien de parenté.

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Nos velléités de rétablir la justice dans un monde naturel disparurent et la loi de la jungle, ou celle des oies prévalut.

Mais le temps passant, peut-être aussi prirent-elles l’habitude de cette manne qui leur tombait régulièrement dans le bec, car nous avions beaucoup de provisions. Et elles semblèrent plus disposées à partager. Qui sait ? Elles avaient peut-être appris à savourer, déguster, prendre leur temps. Ou, plus simplement, elles étaient rassasiées.

Il est même arrivé, par un jour de grand vent, qu’elles ne nous jettent pas un regard ou alors un regard un peu blasé, dont nous n’avons vraiment pas perçu la portée. En tout cas, nous avions beau les héler, leur faire de grands signes, et brandir le sac, aucune d’elles, qui paissaient tranquillement sur la rive d’en face, ne daigna se laisser glisser sur la rivière. Nous fûmes bien obligés de repartir, un peu dépités. Pas rancuniers, nous voulûmes bien, la semaine, suivante, leur proposer, à nouveau, nos restes de pain. Et tout redevint normal, elles vinrent vers nous et repartirent, la bouche pleine.

les années passaient, nous ne venions jamais ici un week-end sans notre sac à croûtons. Bien sûr cela entraînait une certaine habitude dans nos choix de promenades et je me disais, quelquefois, que cela faisait longtemps que nous n’avions pas pris le chemin de halage vers le Sud. Elles étaient devenues très familières, on aurait vraiment dit qu’elles nous reconnaissaient de loin, très loin, parfois. Sans doute était-ce l’attrait du casse-croûte et pas seulement l’affection qui les faisait nous guetter.

Et puis, fin mai, cette année, nous avons pris, comme d’habitude, le chemin de halage et notre sac plein de croûtons, mais nous avions beau avancer, aucune oie ne se profilait. Nous scrutions les berges, la prairie, dont une grande partie venait d’être transformée en champ labouré à présent. Inquiets, nous nous regardions et pensions la même chose. Etait-il arrivé ce jour redouté où il faudrait se rendre à l’évidence ? Tout le monde n’était pas bienveillant à l’égard des animaux vivant en liberté et sans crainte de la convoitise ou de la cruauté humaine. Nous interrogeâmes quelques promeneurs qui répondirent évasivement et ne semblaient avoir prêté attention ni à leur présence ni à leur absence. Pas la moindre tache blanche ou grise nichée dans les herbes, pas de sillage manifestant leur coulée entre les  racines des saules qui s’ancrent dans l’eau. Nous avancions doucement, portant plus haut notre regard, vers le relief de la colline qui  finissait par se perdre dans les châtaigniers, déjà tout mousseux de jeunes feuilles. Rien. Nous avions fini par dépasser leur territoire espérant qu’elles se fussent établies un peu plus loin. Et puis nous revînmes, un peu tristes, un peu désemparés, n’y croyant pas.  Et, soudain nous aperçûmes une petite forme blanche qui passait entre de grandes herbes souples s’écartant au fur et à mesure qu’elle se précisait. C’était bien une oie, notre belle oie ? Osetou ? Nous guettâmes les autres, mais il n’y avait aucune autre présence, elle était seule. Seule, vraiment seule. Nous avons attendu, assez longtemps et sommes rentrés.

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Pas d’explication, ce n’est pas vraiment un drame, mais une petite histoire ordinaire d’animaux  confiants, heureux d’exister dans un lieu tranquille. Je sais, il y plus grave sur la terre mais on aimerait tant voir préservés ces lointains compagnons avec lesquels on partage la terre.

paysages 2OO9 008Pour une conclusion plus optimiste on pourrait aussi se dire que la famille a émigré, laissant la plus audacieuse, Osetou, à des projets personnels dont on verra un jour la réalisation. Qui nous le dira ?

 

 

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