Amitié à Berlin

Marion

Je l’ai rencontrée dans notre collège où elle est venue faire un stage, il y a quatre ans à présent.
Personne n’avait le temps de l’accueillir, la professeur d’allemand était en voyage linguistique.
Je n’avais aucun lien avec l’Allemagne et mon enfance avait été baignée de récits de guerre qui nous avaient impressionnés.
Pourtant je me souviens encore d’un feu de camp, je devais avoir six ou sept ans, avec des scouts allemands où nous avions chanté “Ce n’est qu’un au-revoir, mes frères,” C’est si vieux que je n’avais gardé de cette soirée qu’une sensation de mystère concernant ce groupe de jeunes Allemands.
C’était l’époque où des rapprochements entre nos deux pays se construisaient, des jumelages s’organisaient, c’est ainsi qu’une amie d’enfance avait participé à des échanges et est devenue professeur d’allemand.
Mais, nous, nous avons suivi notre père, marin, et sommes allées habiter en Gironde où
j’ai fait, tout naturellement, de l’espagnol.

Aussi la barrière de la langue ne nous a pas incités à visiter ce pays qui n’est, d’ailleurs, pas une destination habituelle de vacances pour les Français, et c’est vraiment à tort car tout y est plein de charme, de romantisme et d’énergie créatrice. Il faut y aller pour connaître la douceur, la beauté et la richesse de la vie en Allemagne.

Donc, la première fois que j’ai vu le beau sourire de Marion, elle attendait d’être reçue par la Principale.
J’avais plus envie de lui montrer quelques beaux endroits dans Rennes et de bavarder tranquillement dans un salon de thé que de discuter pédagogie.
C’est ce que nous avons fait et cela a été tout de suite chaleureux, naturel, facile. On a senti très vite qu’on aimerait devenir amies.

Elle avait loué un très joli petit appartement en centre ville dont le propriétaire forge des objets décoratifs en fer.
C’est là qu’elle m’a invitée à prendre un thé un mercredi après-midi, l’appartement était ancien, haut de plafond, avec des boiseries peintes en vert mousse et un beau vieux plancher ciré. Des frises d’oiseaux et de personnages en fer noir animaient les autres murs blancs. Tout, les meubles de cuisine, la vaisselle, la salle-de-bain, le linge de maison, était choisi, soigné, raffiné. Et ce lieu lui allait bien.
Je me suis dit qu’on avait un peu les mêmes goûts ou, en tout cas le même intérêt (on peut aussi dire passion) pour le beau quotidien.
Le week-end, son mari, Stefan, devait venir la rejoindre en voiture de Berlin. Avec Philippe, on a pensé que c’était formidable de faire toute cette route pour passer deux jours ensemble et on a eu envie de faire connaissance avec cet homme si dynamique.
C’est comme ça qu’on les a attendus, le samedi, à leur retour de Saint-Malo et du Mont-Saint-Michel qu’ils avaient visités l’après-midi.
Marion traduisait tout, simultanément, puisque Stefan ne parlait pas français, et que nous ne parlions pas allemand, mais on a tous eu, l’impression de communiquer sans aucune difficulté. Ils nous ont raconté leur histoire.
Allemands de l’Est, ils avaient trente ans quand le mur, tout près duquel était leur appartement, est tombé. Ils n’y croyaient pas.

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Ils avaient eu une enfance dans ce pays, coupé de notre monde à nous.

De L’Est, nous n’avions vu que des images d’immeubles gris dans de tristes banlieues, de queues dans les magasins et surtout de la police du peuple qui surveillait tout et condamnait le moindre désir d’être différent et de regarder vers l’Ouest. Cette vision était la nôtre, elle était certainement un peu caricaturale et réductrice.
Ils parlaient sans animosité de cet Etat qui permettait aux enfants de faire de très bonnes études et d’accéder à la culture. Ils étaient devenus professeurs.
Dès que leur monde s’est ouvert, Stefan (il y a, partout, des gens qui ont des désirs, de la volonté, de la curiosité, de l’esprit d’entreprendre) a guetté les opportunités qui pouvaient s’offrir pour changer de métier et devenir son propre patron, créer une affaire. Pendant quelques années il a exercé deux métiers, puis a lâché l’enseignement pour se lancer dans le financement de construction immobilière.

Ils ont alors bâti une autre vie, celle qu’ils voulaient, libre et créatrice.
L’enfance à l’Est était lointaine pour eux, c’est nous qui demandions des détails sur leur passé.

A la fin du dîner ils nous ont proposé de venir les voir l’été suivant, 2011. On a dit oui.

Aventure, car nous nous connaissions si peu, nous ne voulions pas les importuner et eux pouvaient se demander ce qu’ils allaient faire avec nous pendant ces quelques jours où ils nous recevraient.

A notre arrivée, c’est cette maison que nous avons découverte.

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Marion et Stefan l’ont fait construire il y a un peu plus de vingt ans dans un style qui tient à la fois de l’architecture japonaise et de la sobriété contemporaine.

A l’intérieur tout est très design, le style, l’espace, le confort. Et pourtant elle a été construite peu après la chute du mur. Elle est le fruit de leur énergie, de leur audace, de leur travail. Et c’est ce que nous aimons.

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Dans le jardin, on admire le tracé des allées et des espaces fleuris, l’abondance, la diversité des plantes, la couleur des feuillages.

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Le lendemain Marion et Stefan doivent se rendre chez une amie, sur les bords de la Baltique pour son anniversaire. Ils nous laissent une petite Smart et nous voilà à Potsdam.

Marion nous avait parlé de cette ville magnifique dont je ne savais rien, sinon que Voltaire y avait rejoint Frédéric de Prusse, le roi excentrique qui l’avait appelé auprès de lui. Le philosophe, peu aimé de Louis XV qui le tenait à l’écart de Paris, se précipita à “Sans souci”, le Petit Versailles de Frédéric. Flatté d’être désiré par le souverain, il était fier d’avoir ses  appartements privés au château.  Je l’ imagine faisant sa cour et écrivant à ses amis de France pour raconter combien il était devenu indispensable à “son cher Frédéric”. Cela dura un temps, puis se termina plutôt mal, par la fuite du grand philosophe, humilié de se sentir considéré, finalement, plutôt comme un domestique que comme un ami.

Nous nous sommes d’abord promenés dans le quartier hollandais avec ses boutiques à pignon baroque en brique rouge et ses petits cafés animés. La vie semble agréable dans ces lieux où subsiste le faste du 18ème, pas d’embouteillage, pas de banlieues tristes, tout paraît beau et facile.

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La visite du parc de Sans-Souci est un peu gâtée par la pluie, c’est pourquoi je n’ai pas de photos, mais une éclaircie permet cependant aux ors du pavillon chinois de briller.

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Le lendemain : petit déjeuner dans le jardin, il fait beau et Marion et Stefan ont rapporté du poisson fumé de la Baltique.

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Nos amis veulent nous montrer un maximum de choses et nous sommes vraiment heureux de découvrir ce pays si proche et pourtant si mystérieux pour nous. Nous sommes étonnés de voir combien il reste de beaux immeubles témoignant encore de la splendeur et de l’opulence prussiennes. Splendeur et opulence d’autant plus éclatantes que tout est superbement restauré. Ainsi se côtoient les traces d’une histoire tragique, l’éclat d’autrefois et les superbes reconstructions contemporaines.

Voilà le pont de Gliennecke où, pendant plus de vingt ans, ont été échangés, entre L’Ouest et L’Est, les espions et prisonniers. Aujourd’hui les plaisanciers se promènent sur le lac.

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C’est que que nous ferons avec les enfants de Marion et Stefan qui nous emmènent en bateau avec leur jolie petite Lili. Nous pourrons alors admirer les villas et châteaux baroques dont les parcs et jardins descendent jusqu’aux berges.

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Stefan est aussi féru d’histoire que Philippe et nous montre tous les lieux marquants du 19ème et 20ème siècle. Ainsi Cecilienhof, le château où a été signé le Traité de Potsdam qui a divisé l’Allemagne en 1945.

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Bien sûr nous avons vu les vestiges du mur, les monuments les plus importants de Berlin. L’île des Musées, la porte de Brandebourg, l’impressionnant Mémorial de l’Holocauste. La vie d’aujourd’hui a pris le dessus sur le passé tragique et l’impression qui domine est l’énergie. Nous avons fait du vélo vers des marchés regorgeant de fleurs, fruits et légumes, pris des cafés dans des lieux charmants et accueillants où on privilégie la qualité des produits comme le décor. Tout est très vert entre Berlin et Potsdam, on y traverse des bois, on y longe des lacs, et on admire de petits ports remplis de bateaux colorés. Entre nous quatre tout est parfait, comme si l’on se connaissait depuis toujours. Marion fait le lien et chacun se sent proche des autres. Nous avons beaucoup de goûts communs et plein d’idées à partager. Malgré tout on regrette de ne pas parler la langue.

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L’année suivante ils viendront en Bretagne dans la petite maison du Morbihan. Promenades à pied dans les chemins de campagne et soirées chaleureuses.
Je me souviens d’un soir où Philippe répond aux questions de Stefan sur la guerre. C’est un sujet qui est souvent revenu, mais ce soir-là, c’est exceptionnel. Marion traduit si vite que j’ai l’impression que les hommes se parlent sans aucun intermédiaire. Nous sommes un peu émus. Comment peut-on imaginer que nos pays se soient déchirés si violemment, que nos grands-parents français et allemands y aient laissé une partie leur jeunesse alors que nous partageons tant ?
Mais rien ne refera le passé et les gens qui ont souffert ne sont plus là. Et nous sommes aujourd’hui tellement heureux de cette amitié qui se construit et se consolidera.

Un jour, au téléphone, Marion me dit qu’ils pensent que leur maison est trop grande à présent et qu’il faut passer beaucoup de temps à l’entretenir, ils aimeraient envisager un autre lieu, peut-être un autre style. Après le contemporain, pourquoi pas de l’ancien ? Je me souviens que nous avons visité un château dans les environs de Potsdam et admiré des boiseries et des enduits à la chaux. Les teintes très douces, les portraits et paysage accrochés aux murs évoquaient une Allemagne très poétique.

Quelques mois plus tard, Marion me dit qu’ils ont vendu leur maison, ils ont vraiment osé. Ils sont alors dans cet entre-deux où l’on peut de se demander si l’on a bien fait, et le moment où se concrétisera le projet. Ils mettront plus d’un an à trouver une ancienne demeure, très grande, aussi, avec un jardin, près d’un lac et d’une vieille église dont le carillon fait penser à des contes de Noël. Elle est entourée d’autres jardins comme dans un village de campagne. Pourtant on est bien dans Berlin.

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Cette habitation sera reconfigurée en plusieurs appartements. On attend avec impatience. Pour le moment, ils se sont installés non loin de là, dans un immeuble qui donne sur le lac et où nous les rejoindrons pour quelques jours de vacances. Mais des imprévus, et même des contretemps feront de ce deuxième épisode allemand une drôle d’aventure dont nous reparlerons.

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