Voleur

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On avait passé une journée tranquille, un peu de travail nonchalant le matin et balade à vélo en ville l’après-midi. Le dimanche, on aime sillonner et explorer des coins par lesquels on ne passe pas habituellement, des petites rues calmes où se nichent des maisons aux jardins un peu cachés.
Il avait fait très doux, comme depuis la fin de l’été.
Après le goûter de cinq heures, ma pause préférée, crumble de pommes du jardin, et thé vert “à l’Opéra”, on avait regardé « Tous les soleils » de P. Claudel, un de nos auteurs contemporains préférés. Le genre de film qui nous met dans un état de douce euphorie, drôle et très émouvant, avec des personnages tous attachants.
Une toute jeune fille qui a envie d’être heureuse, même si elle a peu connu sa mère, décédée alors qu’elle avait cinq ans. Son père, musicologue, enfermé dans ce deuil, malgré sa capacité à s’entourer d’amis heureux. Tous deux vivent avec le frère du père, peintre et révolutionnaire italien, qui donne au récit sa touche de folie, pas toujours douce.
A l’université, le père commente les danses et chants italiens dont il est spécialiste, les Tarentelles ( au sens propre : le mal d’amour, comme une araignée qui vous enferme dans une toile) On y voit des étudiants studieux, l’air très sérieux, qui bougent, presque malgré eux, au rythme de la musique, très entraînante. Dans une autre scène, il est filmé de dos, au niveau des jambes, et danse sur l’estrade pour faire comprendre les mouvements en les commentant.
Bien sûr, il chante aussi, dans la chorale dont il fait partie, avec des amis tous aussi passionnés. Cette musique est essentielle au film et lui donne une incroyable vivacité, un leit-motiv très gai, parfois aussi émouvant, qui rythme tous les moments clés de l’histoire.
Et, naturellement, il y aura une femme qui ramènera le musicologue à la vie.
A la fin, imprégnés des images, de la musique exceptionnelle, on veut croire que le monde est tendre et beau.
Tout le contraire de l’actualité !

Et je me rappelle un ouvrage lu avec délectation du temps de mes études:
“L’idée de bonheur au 18ème siècle” de Robert Mauzi, je ne savais pas qui était R. Mauzi, mais il a enchanté mon année de licence, à cause des textes et auteurs auxquels il renvoyait et que j’aimais déjà, et  surtout en raison de ce désir de vivre entouré d’un cercle d’amis cultivés et bienveillants qui caractérise le 18ème. Cela n’excluait pas l’ouverture sur le monde (l’Europe à l’époque) puisque tout le monde (enfin, tous les heureux de cette société) voyageaient sans peur de l’inconfort ni des distances.

Le film de Claudel, bien d’aujourd’hui, me procurait la même impression de bien-être.

Le soir, au lit, encore tout imprégnée de cette joie, je me délectais ( et pourquoi ne pas en rajouter dans l’impression de bonheur ? ) d’un autre livre de Dan O’Brien “Wild Idea”. Alors là, la vitalité de ceux qui aiment les grandes plaines des Etats-Unis m’a carrément mise dans un état d’optimisme presque niais. Parfois j’aime ça.
Philippe m’a rejointe après avoir passé deux heures à travailler sur un article… Je lui ai fait part de mon enthousiasme et nous nous sommes endormis comme des bienheureux.

Dans la nuit, un claquement me réveille, mais cela arrive, le grenier craque, le frigo ronfle et a parfois d’étranges soubresauts, l’escalier se contracte ou se dilate. Je tente tout de même de secouer Philippe, il dort, “comme un homme” disait une de mes belles-mères.
Bon, moi aussi je dois dormir, je ferme les yeux et repense aux bisons d’Amérique que nous irons voir un jour, au film de Claudel qui se termine si bien, aux cercles d’amis du 18ème qui devisent sur le bonheur.

Mais, à nouveau, quelque chose est vraiment tombé en bas, et je suis réellement bien réveillée, je tends la main pour vérifier si notre chatte est là, elle ne renverse jamais rien, mais …
Je sens la douceur de son poil, elle dort, tranquille. Là, je regrette un peu qu’elle ne soit pas un chien.
Je me lève et commence à descendre l’escalier sans penser à rien, mais avec une vague inquiétude.
Et je vois, sans y croire, mais à l’évidence, je suis dans un cauchemar, dans un film, je vois, oui, un faisceau lumineux qui fouille le salon.

Mon coeur va éclater, mon ventre se contracte, mes tempes battent follement. Je hurle, mais aucun son ne sort de ma bouche. Sidérée, je ne peux articuler, je recule et dis tout bas en croyant crier :
“Il y a quelqu’un dans la maison”.
Philippe m’entend tout de même, se lève, allume.

On descend en faisant du bruit. Il s’est enfui, ils se sont enfuis, on n’en sait rien.

La porte est grande ouverte, la fenêtre de la cuisine aussi. Tout s’est passé très vite. Rien ne semble manquer.
La tension retombe complètement, je suis totalement soulagée. On rit, Philippe remonte, se rendort sans problème, comme s’il avait chassé un chat venu chaparder de la nourriture.
Moi, je reste debout, il est un peu plus de cinq heures. Je prépare le petit déjeuner, soupire d’aise en feuilletant un magazine, tout va bien, on a échappé au vol. Pourtant mon sac était en bas, avec mon téléphone, la tablette … rien n’a été pris, rien n’a été abîmé.
Au collège la journée se passe bien, tout le monde est adorable, compatissant, chacun me raconte son histoire de voleur. Maisons dévastées, lits souillés, voiture brûlée, ordinateurs disparus, et même un couple ligoté et tabassé. Le nôtre est un amateur, un rigolo à côté de ce que j’entends.
On a eu de la chance.

Le soir, le pompier passe avec ses calendriers, je lui raconte notre histoire, il me dit que, dans le quartier limitrophe, il y a eu huit maisons visitées dernièrement. Là, je sens que je vais me replonger dans “Discours sur le bonheur” de Madame du Châtelet.
J’ai passé bien des jours et des nuits, seule dans cette maison sans penser à fermer les portes, il y a longtemps déjà. Je ne fermais pas ma voiture non plus et me sentais en sécurité.
J’ai grandi dans une vieille demeure, elle abritait les fantômes des très chers disparus de notre grand-mère. Le jour, ils se tenaient tranquillement dans les photos disposées sur le buffet, mais la nuit, je savais qu’ils aimaient retrouver certains lieux, le grenier, les escaliers, un certain placard dans le couloir. A cette époque les ampoules faisaient des ombres sur les murs, dehors on entendait le vent et la corne de brume, parfois un chien qui aboyait au loin. Nos fantômes étaient bienveillants, mais, plus tard, je n’ai jamais réussi à me débarrasser d’une sensation de présence bizarre, la nuit.

Bref, le lendemain soir, fatiguée par toutes ces émotions, je me suis endormie vite, Philippe avait, cette fois, calfeutré (autant que possible) les ouvertures, vérifié les serrures, on ne devait rien craindre.
Et pourtant, je me suis réveillée, cette nuit-là, et toutes les autres, pendant environ un mois, guettant le moindre bruit, sursautant au plus petit craquement, me relevant, faisant la garde dans l’escalier, regardant la petite rue par la fenêtre.

Je redoutais de voir ça

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Ou ça

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Je laissais des bougies allumées, le plus tard possible.

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Et le feu dans la cheminée

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Je faisais le tour du salon dans la pénombre

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Quelqu’un me regardait peut-être de la terrasse

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Ou était tapi derrière un buisson

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J’attendais avec impatience 5h, qui n’était plus “une heure de voleur”. Puis, je guettais les premières lueurs du jour, à partir de quoi tout redevenait normal et raisonnable en moi.

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Il n’y avait eu que de la peur, mais elle s’est installée en moi, et m’a envahie toutes les nuits. J’avais l’impression d’être double. Normale et sereine dans la journée, angoissée et aux aguets, sans pouvoir me raisonner à partir de minuit. Le faisceau lumineux était imprimé dans mon cerveau et je le voyais même les yeux fermés. Cela se calmait au petit matin. J’étais soulagée d’aller enfin au travail où le monde était rassurant.

Je me demandais si j’allais devoir consulter quelqu’un, je plaçais tous les soirs un petit carré de lexomil sur ma table de nuit tout en m’interdisant de le prendre car il me ferait dormir et me priverait donc de la vigilance qui nous avait évité des dégâts. La première semaine, je gardais à portée de main, le vieux pistolet du père de Philippe (non chargé, bien sûr) et mon téléphone sous l’oreiller, prêt à appeler le 17.

Ma soeur m’avait même offert une corne de brume qui pouvait faire un bruit effroyable, elle était sous le lit, de mon côté.

Chaque soir je faisais l’inventaire de ces “talismans” censés me protéger de l’angoisse de la nuit.
Philippe dormait plutôt bien.

Cela a duré, j’étais épuisée. Et puis, un soir, après un week-end passé ailleurs, j’ai mieux dormi. Et en quelques jours, la peur est partie toute seule, j’ai eu l’impression de réintégrer une “dimension” normale. Le quartier redevenait paisible, la tombée du soir ne m’angoissait plus, la nuit était calme, la maison est redevenue rassurante.

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Mon voleur est devenu à peu près inoffensif.

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Je pouvais à nouveau être attentive aux beautés du monde. Un après-midi, au lieu de corriger des copies, je suis allée me balader au parc pour profiter de la somptuosité de l’automne.

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J’étais seule, au milieu du tableau, totalement enchantée par les couleurs et la lumière

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Je suivais les allées en rêvassant, contemplant, trouvant belle la vie

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Un cheval est apparu

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Il ressemblait au Bijou de mon enfance, tant aimé de mon grand-père, et conduisait le jeune homme chargé de récupérer les feuilles pour les utiliser en engrais.

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Le ciel était encore clair

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Tout s’était apaisé, je profitais à nouveau d’un sentiment de bien-être, de la beauté du ciel, de l’élégance des écureuils.

Et puis, il y a eu le 13 novembre. Horreur et effroi. Impossibilité de croire à une telle monstruosité.

Plus de mots devant la barbarie.

Le temps est passé, on dit que la vie continue, pas pour ceux qui sont morts, pas pour leurs proches, parents et amis. Je pense souvent à eux.

 

 

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2 thoughts on “Voleur

  1. Ton histoire a réussi à me faire peur, je suis plus attentive à la fermeture des portes ! Je ne regarde pas encore sous les lits… mais je n’en suis pas loin !!!
    belle narration !

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  2. Ma Chère Viviane,
    Merci beaucoup.
    Je pense que tu ne crains rien dans ton immeuble, il faut déjà montrer patte blanche avant d’entrer, c’est différent d’une maison. Moi, je regarde sous les lits, à chaque retour de week-end.
    Bises

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