Où sont mes livres ?

 

 

 

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Depuis trois ans nous envisagions des travaux dans la maison, tout en nous interrogeant aussi sur l’éventualité d’un déménagement, dans une commune à la périphérie de Rennes, ou dans un village, un peu plus loin ? C’est le choix de beaucoup de gens qui s’installent dans de petits bourgs autrefois un peu désertés. Quand il m’arrive d’y passer, je suis émerveillée par les changements : les commerces fleurissent, les maisons sont rénovées, les petites places sont coquettes et animées. Cela me donne l’impression d’une vraie réussite, d’une vraie vie à côté des grandes villes, bien loin de l’idée de “cité dortoir” des années 80 ou 90.

Partir ou rester ? Entreprendre des travaux ou tout recommencer ? On s’est interrogés longtemps, il n’y a pas vraiment de réponse. Oui, on est parfois fatigués de la ville qui devient sale, des rues encombrées, de la difficulté à se garer et des éternels travaux qui nous obligent à nous promener dans les gravats. Mais notre quartier est plus que sympa, on y connaît tout le monde, il n’y a aucun bruit, on est tout près d’un grand parc, on peut aller à vélo en forêt comme au centre ville, on peut marcher ou rouler le long du canal.

Et il est probablement moins coûteux de faire des travaux plutôt que d’acheter ailleurs, où il faudra aussi transformer l’espace à notre goût. Alors on s’est lancés, c’était prévu pour trois mois, cela en a pris six, mais tout le monde dit que les chantiers, c’est comme ça.

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Il a fallu tout enlever du rez-de chaussée et de ses bibliothèques, de mon bureau tapissé de livres. Cela tombait bien, on n’en pouvait plus de tous ces romans et essais qui avaient, peu à peu, envahi l’espace. Il y avait même des moments où je nous voyais ensevelis. Alors de l’air ! De la place !

On appelé un bouquiniste, ami, qui est parti avec plus de deux cents livres de poche, pour commencer. Impression de liberté, reconquête de l’espace.

Et le reste est dans la cabane, en attendant.

 

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Les semaines passent, les travaux s’éternisent. Mes cours sont dans des cartons, je travaille tant bien que mal, sur la table de la cuisine ou assise sur mon lit .  Et voilà qu’au cours des conversations et des rêveries, mes livres viennent à me manquer.

Où est Le “Grand Meaulnes” ?

Je ne risque pas de le perdre définitivement, j’en ai plusieurs exemplaires, et je peux toujours le racheter, mais sa présence physique, matérielle me manque, avec sa vieille couverture qui me suit partout. Au point que, chaque fois que j’aperçois une grande et ancienne maison avec des grilles, elle devient symbole du domaine perdu. De ce domaine qui n’a peut-être jamais existé, mais qui est pourtant toujours là, quelque part dans mes souvenirs.

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Je me console avec les extraits sur lesquels j’ai fait travailler (et rêver, j’espère ) presque tous mes élèves, quel que soit leur niveau.

La première page :

Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189…

Je continue à dire “chez nous”, bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les bâtiments du Cours Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j’appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours Supérieur, où l’on préparait le brevet d’instituteur, et le Cours Moyen. Ma mère faisait la petite classe.

Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l’extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des près qui rejoignaient les faubourgs… tel est le plan sommaire de cette demeure où s’écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie – demeure d’où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.

Inutile de commenter , simplement lire, relire.

C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle ; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’rue. Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle ; je ne suis plus seul dans cette chambre ; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Tout ce paysage paisible — l’école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite — est à jamais, dans ma mémoire, agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos.

Pas de promenade dans le parc d’un vieux domaine sans penser à celui où Meaulnes s’est aventuré.

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Pas de vieux château endormi sans imaginer qu’Yvonne de Galais y est encore.

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Pas de grande fenêtre donnant sur les arbres sans l’idée d’une attente.

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Et, du côté de chez François :

Lorsqu’il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s’illuminait, je rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l’escalier du grenier ; je m’asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l’étroite cuisine où vacillait la flamme d’une bougie.

Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes“.

Tous les vrais soirs d’hiver à la campagne sont comme ceux-ci, j’entends, encore et toujours, avec délices, de lointains aboiements, alors l’univers se rétrécit, peu à peu, au foyer, à une lampe entourant ma lecture dans son halo et sa quiétude.

Voilà, c’est un roman dont je connais presque par coeur certains passages qui me procurent, chaque fois, autant d’émotion. Le miracle est là, toujours. Les mêmes sensations surgissent à la vue de certaines vieilles grandes maisons enfouies sous la vigne-vierge, de certaines allées de sable entre de grands arbres, d’une certaine solitude. Chacun a sans doute été marqué et même façonné par des romans lus très tôt dans son enfance. Il m’est même arrivé de rencontrer des gens de pays et de cultures très différents qui avaient vécu exactement les mêmes émotions littéraires. C’est ça, l’universalité de la culture. Le plaisir incomparable du partage.

Et mes classiques ?

Où sont mes classiques ? Ceux que je relis peu, pourtant, ou pas, mais dont la présence fait partie de moi. Villon et ses petites rues d’un Paris que nous n’avons pas connu. Rutebeuf et ses “amis devenus”, Chrestien de Troyes et ses chevaliers courant après l’aventure, et “s’esmerveillant de la reverdie” quand ils chevauchent dans les bois au printemps. Montaigne et ses pensées “à saut et à gambades”, Rabelais et ses moines ripailleurs. “Où sont les neige d’antan ? ” Où sont mes livres ? J’ai hâte de les replacer sur les étagères repeintes, de les regarder, de les ouvrir au hasard.

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Et ceux-ci, mes chers Stegner

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“En lieu sûr” me manquait tellement que je suis allée à Bécherel, avec une amie chère, pour en acheter un deuxième exemplaire. C’est l’histoire bouleversante d’une amitié entre deux couples de professeurs de littérature, d’origines sociales très différentes, dans les années 30, aux Etats-Unis. Toute la vie est dans ce roman. Espoirs et déceptions. Beauté, cruauté et indifférence du hasard qui inflige maladie ou bonheur aux pauvres humains qui aspirent tous à un peu de quiétude et d’amour sur la terre.  Humour, ironie, tendresse.

Et c’est sans parler de la langue de Stegner et de celle de son exceptionnel traducteur Eric Chédaille. Comment peut-on vivre sans ces romans ? En tout cas, moi je ne peux pas.

 

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Il faut les lire, il faut en parler. Trois fois dans ma vie, j’ai rencontré des gens qui avaient lu cet auteur, et c’était, chez chacun, le même ravissement (au sens propre, évidemment). Quelqu’un qui a lu Stegner mérite toujours d’être connu car il a fait une vraie expérience de l’humanité, et ceux que l’on rencontre, au hasard des beaux moments de la vie, méritent qu’on le leur fasse découvrir.

Les peintures sont presque finies, les étagères seront rapatriées et garnies à nouveau, je sais que je vais retrouver mes livres préférés mais aussi ceux que j’ai un peu oubliés. Et, finalement, tendre la main pour ouvrir un Colette ou un Proust est un plaisir infiniment plus grand qu’un espace aéré mais trop vide.

 

 

 

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2 thoughts on “Où sont mes livres ?

  1. C’est exactement ça. Tu décris à la perfection la présence indispensable de ces romans intemporels qui nous accompagnent tout au long d’une vie. Des amis que l’on chérit, irremplaçables.
    Bravo !

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